[matomo_opt_out]
La pêche brestoise sous l’Occupation
La pêche brestoise sous l’Occupation

La pêche brestoise sous l’Occupation

La Seconde Guerre mondiale et l’Occupation sont des périodes historiques assez bien documentées. Malgré cela, elles nourrissent parfois un imaginaire mêlé de réalité et de récits glorieux ou traumatiques. La pêche n’y fait pas défaut. Il est assez fréquent d’entendre dire que les pêcheurs ne sortaient pas en rade sous l’Occupation. Et pour cause, les troupes allemandes étaient aux aguets et chaque mouvement était scruté, voire réprimé. Mais qu’en est-il réellement ?

"Sous notre surveillance et notre contrôle."

Depuis janvier 2023, la Cinémathèque de Bretagne nous aide à alimenter notre recherche. Pour ce faire, elle a mis à notre disposition plusieurs films amateurs ou professionnels qui capturent des scènes de vie en rade. Rapidement, un film a attiré notre attention. Il s’intitule « Kriegsmarine à Brest« . Vers 1943, une caméra immortalise la rade de Brest, occupée par les troupes allemandes. Pendant près de vingt minutes, les plans de soldats, de navires allemands et de sous-marins se succèdent. Soudain, un encart (à la 6ième minute) écrit en allemand nous alerte : « La pêche française est sous notre surveillance et notre contrôle. » Pendant quelques secondes, la pellicule saisit une nuée de sloops qui pêchent. Ils sont une cinquantaine en pleine rade de Brest et semblent draguer la coquille Saint-Jacques. La pêche aurait donc été autorisée en rade sous l’Occupation ? C’est clairement ce qu’indiquent ces images.

Kriegsmarine à Brest — Auteur Inconnu — 1943 environ — Cinémathèque de Bretagne

Lorsque l’on fouille dans les journaux locaux, plusieurs articles confortent cette hypothèse. Dans l’édition du 17 septembre 1940 de la Dépêche de Brest (ancêtre du Télégramme), un journaliste demande à un patron de pêche si le nombre de navires a diminué par rapport à l’année précédente. Il répond :

« C’est le contraire qui se produit. Beaucoup de barques qui avaient désarmé du fait de la guerre ont réarmé cette année, les patrons et équipages ayant été démobilisés. »

Un autre article, datant d’octobre 1940, nous informe que la pêche des coquilles Saint-Jacques est assez importante. Selon les pêcheurs, « il faut compter en moyenne 200 kilos par bateau, ce qui représente quatre ou cinq sacs. » A cette période, la pêche au moteur est tolérée en rade mais uniquement pour les amendements marins. Les coquilles Saint-Jacques et autres bivalves de la rade doivent être dragués à la voile. Si l’on compare ces prises avec celles des années précédentes, force est de constater qu’elles sont plus importantes. Entre 1933 et 1940, les débarquements recensés dans les journaux locaux sont qualifiés de fructueux et avoisinent les 150 kg de coquilles Saint-Jacques par bateau et jour de pêche. En octobre 1940, les prises sont supérieures d’une cinquantaine de kilos. C’est désormais sûr : on pêche en rade de Brest et on pêche bien !

Sous quelles conditions ?

Evidemment, cela se fait sous certaines conditions. Une brève de La Dépêche, datant du 18 janvier 1841, précise aux pêcheurs brestois que la pêche est interdite partout sur le littoral finistérien. Vraiment partout ?

« On pensa d’abord que cette interdiction s’étendait aussi à l’intérieur de la rade de Brest. Mais, à une demande de l’Inscription maritime à la Feldkommandantur, il a été répondu verbalement que la pêche restait autorisée en rade de Brest, à la condition que les bateaux ne franchissent, sous aucun prétexte, les limites du goulet. Les gardes maritimes ont été aussitôt avisés et les coquilliers ont pu poursuivre le dragage des coquilles Saint-Jacques. »

Extrait d’un article de la Dépêche de Brest, du 18 janvier 1841.

A vrai dire, cette crainte n’est pas nouvelle. Pendant les guerres napoléoniennes (1803-1815)  la Marine est obsédée par les allées et venues des pêcheurs de la rade [1]. Elle suspecte certains individus de fournir des informations sensibles à quelques Anglais qui résident incognito sur l’île d’Ouessant. Pire, elle redoute la planification d’une offensive maritime (qui n’aura pas lieu) contre le port de Brest.

Sous l’Occupation, une tolérance est donc accordée aux pêcheurs de la rade. Plusieurs raisons peuvent expliquer cela. D’une part, le gouvernement de Vichy tient en estime l’image du pêcheur, pratiquant une activité rude, pénible et dangereuse. Une certaine indulgence est donc accordée à ce secteur [2]. D’autre part, quel serait l’intérêt pour les troupes allemandes d’interdire la pêche en rade ? En taxant la vente de ces produits, c’est une source de revenus assurée pour l’Occupant. Finalement, il y aurait peu d’intérêt à ce que cette activité soit interdite, tant qu’elle est à portée de vue !

Ce film nous a clairement éveillés sur l’étendue de la pêche en rade de Brest sous l’Occupation. C’est un précieux témoignage pour nous, qui cherchons à retracer l’histoire environnementale et sociale de la rade de Brest entre le XVIIIe et la fin du XXe siècle. D’autres documents de ce type nous aideraient à cette recherche. Si vous avez des documents, des photographies, des cartes postales ou d’autres supports qui illustrent l’histoire de la pêche, de l’agriculture ou de l’industrie en rade de Brest, contactez-nous. Votre document pourrait être diffusé et nous aiderait à alimenter notre étude.

[1] C’est ce qu’indiquent les correspondances conservées aux Archives Nationales.

[2] Jean-Christophe Fichou, Les pêcheurs bretons durant la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), PUR, Rennes, 2009.